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Balzac, la statistique conjugale et la statistique d’adultères

4 janvier 2010

Mais personne ne s’est encore avisé … d’examiner le nombre de femmes honnêtes. Quoi ! le ministère français interrogé pourra répondre qu’il a tant d’hommes sous les armes, tant d’espions, tant d’employés, tant d’écoliers ; et quant aux femmes vertueuses, néant ?

… L’histoire nous apprend qu’Assuérus, voulant prendre femme parmi les filles de Perse, choisit Esther, la plus vertueuse et la plus belle. Ses ministres avaient donc nécessairement trouvé un mode quelconque d’écrémer la population. Malheureusement la Bible, si claire sur toutes les questions matrimoniales a omis de nous donner cette loi d’élection conjugale.

Essayons de suppléer à ce silence de l’Administration en établissant le décompte du sexe féminin en France…

On compte généralement trente millions d’habitants en France. Quelques naturalistes pensent que le nombre des femmes surpasse celui des hommes ; mais comme beaucoup de statisticiens sont de l’opinion contraire, nous prendrons le calcul le plus vraisemblable en admettant quinze millions de femmes.

Nous commencerons par retrancher de cette somme totale environ neuf millions de créatures qui, au premier abord, semblent avoir assez de ressemblance avec la femme, mais qu’un examen approfondi nous a contraint de rejeter.

Expliquons-nous.

Les naturalistes ne considèrent en l’homme qu’un genre unique de cet ordre de Bimanes, établi par Duméril, dans sa Zoologie analytique, page 16, et auquel Bory-Saint-Vincent a cru devoir ajouter le genre Orang sous prétexte de le compléter… Or les neuf millions d’être dont il est ici question offrent bien au premier aspect tous les caractères attribués à l’espèce humaine : ils ont l’os hyoïde, le bec coracoïde, l’acromion et l’arcade zygomatique : permis donc à ces messieurs du Jardin des plantes de les classer dans le genre Bimane ; mais que nous y voyons des femmes !… voilà ce que notre Physiologie n’admettra jamais.

Pour nous … une femme est une variété rare dans le genre humain et dont voici les principaux caractères physiologiques.

Cette espèce est due aux soins particuliers que les hommes ont pu donner à sa culture, grâce à la puissance de l’or et à la chaleur morale de la civilisation. Elle se reconnaît généralement à la blancheur, à la finesse, à la douceur de la peau. Son penchant la porte à une exquise propreté. Ses doigts ont horreur de rencontrer autre chose que des objets doux, moelleux, parfumés. Comme l’hermine, elle meurt quelques fois de voir souillée sa blanche tunique. Elle aime lisser ses cheveux, à leur faire exhaler des odeurs enivrantes, à brosser ses ongles roses, à les couper en amandes, à baigner souvent ses membres délicats… Elle parle avec une merveilleuse facilité. Elle ne s’adonne à aucun travail pénible … Mange-t-elle ? c’est un mystère. Partage-t-elle les besoins des autres epèces ? c’est un problème… Etre aimée est le but de toutes ses actions, exciter des désirs, celui de tous ses gestes. Aussi ne songe-t-elle qu’aux moyens de briller ; elle ne se meut qu’au sein d’une sphère de grâce et d’élégance ; c’est pour elle que la jeune indienne a filé le poil souple des chèvres du Tibet, que Tarare tisse ses voiles d’air, que Bruxelles fait courir des navettes chargées du lin le plus pur et le plus délié, que Visapour dispute aux entrailles de la terre des cailloux étincelants, et que Sèvres dore sa blanche argile. Elle médite nuit et jour de nouvelles parures… Elle va se montrant brillante et fraîche à des inconnus dont les hommages la flattent, dont les désirs la charment, bien qu’ils lui soient indifférents… Elle redoute le mariage parce qu’il finit par gâter la taille, mais elle s’y livre parce qu’il promet le bonheur… (cf. Edit 3)

Il n’existe donc en France que six millions de femmes… Soumettons cette élite sociale à un examen philosophique.

Nous pensons sans crainte d’être démenti, que les époux qui ont vingt ans de ménage doivent dormir tranquillement sans avoir à redouter l’invasion de l’amour et le scandale d’un procès en criminelle conversation. De ces six millions d’individus, il faut donc distraire environ deux millions de femmes extrêmement aimables, parce qu’à quarante ans passés, elles ont vu le monde ; mais comme elles ne peuvent remuer le coeur de personne, elles sont en dehors de la question dont s’agit. Si elles ont le malheur de ne plus être recherchées pour leur amabilité, l’ennui les gagne ; elles se jettent dans la dévotion, dans les chats, les petits chiens, et autres manies qui n’offensent plus que Dieu.

Les calculs faits au Bureau des Longitudes sur la population nous autorisent à soustraire encore de la masse totale deux millions de petites filles … Maintenant sur les deux millions de femmes  restant, quel est l’homme raisonnable qui ne nous abandonnera pas  cent mille pauvres filles bossues, laides, quinteuses, rachitiques, malades, aveugles, blessées… Nous refusera-t-on cent mille autres filles qui se trouvent soeurs de Sainte Camille, soeurs de charité, religieuses, institutrices, demoiselles de compagnie, etc ?  Mais nous mettrons dans ce saint voisinage le nombre assez difficile à évaluer des jeunes personnes trop grandes pour jouer avec les petits garçons et trop jeunes encore pour éparpiller leurs couronnes de fleurs d’oranger.

Enfin, sur les quinze cent mille sujets … nous diminuerons encore cinq cent mille autres unités que nous attribuerons aux filles de Baal, qui font plaisir aux gens peu délicats. Nous y comprendrons même … les femmes entretenues, les modistes, les filles de boutique, les mercières, les actrices, etc. …. Nous avons négligé la classe ouvrière et le petit commerce … les femmes de ces deux sections sociales sont le produit des efforts que font les neuf millions de Bimanes femelles pour s’élever vers les hautes régions de la civilisation…

La vie de la femme se partage en trois époques bien distinctes : la première commence au berceau et se termine à l’âge de la nubilité ; la seconde embrasse le temps pendant lequel une femme appartient au mariage ; la troisième s’ouvre par l’âge critique, sommation assez brutale que la Nature fait aux passions d’avoir à cesser. Ces trois sphères d’existence étant à peu de choses près, égales en durée, doivent diviser en nombres égaux une quantité donnée de femmes…

Vous voyez, par ce dépouillement assez exact de la population femelle, qu’il existe à peine en France un petit troupeau d’un million de brebis blanches, bercail privilégié où tous les loups veulent entrer…

Supposons un moment que toutes ces femmes tromperont leurs maris. Dans cette hypothèse, il conviendra de retrancher environ un vingtième de jeunes personnes qui, mariées de la veille, seront au moins fidèles à leurs serments pendant un certain temps. Un autre vingtième sera malade. C’est accorder une bien faible part aux douleurs humaines. Certaines passions qui, dit-on, détruisent l’empire de l’homme sur le coeur de la femme, la laideur, les chagrins, les grossesses réclament encore un vingtième.

 L’adultère ne s’établit pas dans le coeur d’une femme mariée comme on tire un coup de pistolet… C’est presque insulter la pudeur en France que de ne représenter de temps de ces combats, dans un pays naturellement guerrier, que par un vingtième du total des femmes… Par la même raison, nous n’oserons pas croire qu’une femme abandonnée par son amant, en trouve un autre hic et nunc ; … nous l’estimerons à un quarantième.

Ces retranchements réduiront notre masse à huit cent mille femmes quand il s’agira de déterminer le nombre de celles qui offensent la loi conjugale.

Edit 1 : in Physiologie du mariage ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal, Méditation II. Honoré de Bazac, 1829.

Edit 2 : je vous avais promis le calcul statistique de Balzac ! Je tiens parole. Après cela, comment voulez-vous que je puisse résister aux statistiques obcènes ?

Edit 3 : A peine modifiée, c’est aussi la définition de la pintade d’aujourd’hui.

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